Mister Jekyll

Articles classés sous ‘Parisianitude’

Un passage nommé désir

mars 28, 2009 · Un commentaire

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 Un jour tout récent, où le soleil dardait de doux rayons réchauffés, j’errais sans raison le long d’un grand boulevard dont le nom évoque les lointaines terres froides d’Ukraine. Le pas nonchalant et le geste las, je passais indifférent à l’animation méthodique des vitrines à coiffeurs, des boutiques à manucures et des restaurants à plats exotiques. Et c’est là que je l’aperçus… Le passage du désir, inscrit en toute innocence sur son fronton de pierre.

Comme j’étais de passage, je l’ai donc emprunté. Pour commencer, j’ai ouvert sa lourde grille en fer comme on ouvre une ceinture de chasteté. Car le passage du désir est bien gardé, le bougre. Il faut montrer patte blanche car la porte est codée. Mais étant un peu décodeur sur les bords, la grille n’a pu résister à mes attouchements. Puis, je suis entré dans le passage sous les gémissements des gonds rouillés par des années d’intempéries.

Une fois la grille refermée derrière moi, stupeur : le silence prend possession des lieux. Adieu l’excitation de la vile ville, les satyres en tires, les bouches de métro ouvertes, les piétons qui pas niquent… Un silence incongru se fait entendre. Et l’endroit prend désert de vide éternel.

Je marche sans bruit sur les pavés rangés. Troublé par l’exquise sérénité du passage bien sage. Et me laisse pénétrer d’un doux bien-être salvateur.

Perdu dans mes pensées vagabondes, je cherche en vain les traces de désir. J’imagine des choses insensées : des briques lubriques, des pavés dépravés, des voûtes envoûtées. Toujours ce désir de se satisfaire de ce qu’on ne possède pas.

Ma traversée arrive à sa fin. Il me faut passer une dernière grille pour resurgir aussitôt dans la vie trépidante de la perverse cité. Je quitte alors mon passage secret, rasséréné, paré pour de nouveaux désirs inattendus.

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Comment ça Watt ?

mars 1, 2009 · 4 commentaires

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C’était une journée triste et molle. Le ciel était brumeux, les rues sales et grises. Alors j’en ai profité pour faire un tour de scooter. Humer l’air de la cité engourdie par un samedi insipide de février est un plaisir solitaire. 

J’ai donc enfoncé mon heaume étincelant, mis mes gantelets patinés et enfourché mon bel étalon de cent vingt-cinq chevaux. Et nous sommes partis au pas de course, guidés par les senteurs sucrées et gazolées de la ville, le vent sifflant aux oreilles et glissant sur le corps.

Je me suis engouffré dans les boulevards trop larges et sans intimité. J’ai remonté les avenues sagement disposées. J’ai emprunté des rues, pris des raccourcis, monté sur des trottoirs, remonté des sens interdits. Et je suis arrivé rue Watt.

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What is Watt ?
Watt est une charmante rue glauquissime à faire frémir un mort-vivant. Elle s’engouffre sans vie dans un trou noir sans fond où rien ne bouge. Une caverne sombrement éclairée par des lampadaires borgnes. La rue Watt, dans sa majeure partie, s’étire sous un tunnel décati et inquiétant.

Pas de maison, pas de piéton, pas de pigeon ni de chat. Seul dans cette grotte, j’avance d’un pas timide. Parfois, une automobile esseulée traverse le corridor à vive allure, la peur au ventre et effarée de voir un humain en un tel endroit. Puis le silence sépulcral reprend possession des lieux et soudain, un grondement d’enfer retentit. Et s’estompe aussitôt. Haletant, je comprends que c’est un train qui vient de passer. 

Je m’enfonce dans la rue comme dans un marécage. De l’eau saumâtre venue d’on ne sait où stagne dans les caniveaux. Des odeurs fétides me collent à la peau. Les poutrelles d’acier et de béton attirent mon regard apeuré. On dirait les restes d’un bunker allemand. Je m’attends à voir surgir un officier siglé des deux S maudits.

J’erre seul et gère seul ma traversée solitaire. Enfin, j’arrive à l’autre bout du tunnel. Je prends une bouffée d’air et reviens immédiatement sur mes pas, avant que des esprits malins ne repèrent ma présence.

Au loin de l’autre côté, la lueur du jour et ma délivrance proche. J’accélère le pas. Ce serait trop bête d’être rattrapé maintenant par une force maléfique ou plus probable, de tomber bêtement en syncope et de finir seul au milieu de nulle part.

Je retrouve mon bel étalon avec plaisir. Maintenant, je peux faire le fier.

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Blessures secrètes

janvier 24, 2009 · Laisser un commentaire

impactmarie11

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Hôtel de Ville de Paris affiche un esthétisme de façade dans la plus pure tradition de la IIIème République triomphante. Mais arrêtons tout de suite ce ton pédago-pédant que l’on ne retrouve guère que dans les discours violemment soporifiques de sénateurs bouffis de leurs certitudes. Et venons-en aux fêtes, pour les nostalgiques de Noël et du Jourdelan : les cicatrices.

L’œil curieux du beyrouthologue averti aura certainement remarqué les éclats et les trous qui émaillent parfois la façade de la mairie. Comme cet angle bordant la rue de Rivoli, où la statue de Viollet-le-Duc ne manque pas d’impact. Diantre, mais on s’est tiré dessus. Et au gros calibre je vous prie. Encore un attentat de l’ultra-gauche ? Un reste de la bataille des dernières municipales ? Queue nenni écris-je en assumant mon côté garçon !

Ces blessures figées ont été faites il y a plus de 60 ans, durant l’été 1945 précisément. A l’heure où les jeunes filles suissesses s’épanouissaient en combinaison légère à l’ombre des coffres-forts en fleur, de courageux parisiens et ziennes résistent, combattent, meurent aussi, et délogent les teutons de Paris. La capitale en porte encore les traces. Comme celles-ci. Des balafres qui ne cicatriseront jamais, volontairement. Et qui, par ce témoignage gravé dans le marbre, nous rappellent à quel point toutes nos certitudes ne le sont pas. 

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Dans le port de Paname, y a pas des marins qui chantent

janvier 9, 2009 · Un commentaire

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Un port de plaisance à Paris ? Mais mon cher, vous plaisantez ! Du tout. 

Paris, c’est sa cathédrale, son monument monumental en érection, ses grands magasins, ses marchés, ses places de parking, ses couloirs de bus, ses employés municipaux vert fluorescent, ses vélos gris, que sais-je encore. Et son port de plaisance, je vous prie.

C’est vrai qu’on l’oublie souvent celui-là. Il faut dire qu’on peut passer juste à côté sans le voir. Pourtant, il suffit de se pencher un peu au-dessus du parapet en pierre pour découvrir l’improbable, là en contrebas : un vrai port de plaisance comme à la province. Et tout ça, au pied de la Bastille. 

Un port avec de vrais morceaux de bateaux dedans. Des bateaux à moteur, des mini-péniches, des petits yatchs, des barquettes, des qui font riches comme à la Riviera, des avec des habitants dedans, des avec des canots de sauvetage… Il flotte ici une atmosphère préservée, loin du stress de juste au-dessus. L’heure de pointe du port de l’Arsenal (c’est son petit nom) se résume à quelques petites vaguelettes ondulées, tandis que là-haut, place de la Bastille, la tempête fait rage : les quatre-roues, les deux-roues et même les trois-roues se disputent le pavé à qui mieux mieux.

Ici, la foule ne fait pas de houle. Le parisien est rare. Le touriste forcément égaré ou bien téléguidé par son guide. Le lieu possède une âme désuète propice à tout sauf à l’hyperactivité. Le sage averti saura se la couler douce.

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Le badaud de la Méduse

décembre 4, 2008 · Un commentaire

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La matinée était aussi grise que mon vélib. Le bonnet enfoncé, les mollets alertes, je vélibais ainsi le long du canal Saint-Martin. Les doigts gourds et l’esprit vagabond, je lisais du regard les porches des immeubles anciens, les gros pavés des quais, les platanes centenaires aux branches nues, les jambes finement gainées des femmes en jupe… 

Le long de la piste cyclable, je remontais le courant du canal. Un paysage cent fois traversé. Toujours avec plaisir. Et puis, devant l’hôtel du Nord, celui qui a une gueule d’atmosphère, j’ai raccroché mon vélib. Le souffle encore haletant et le front tiède, j’ai repris mon chemin, piétonnier cette fois-ci. La traversée du pont tournant est ma récompense ultime, ma dernière saveur parisienne, à sucer comme un bonbon acidulé qu’on veut faire durer le plus longtemps possible.

Si je suis chanceux, le pont tournant est tourné. Une péniche passe alors lentement presque sans bruit, immense comme une baleine, vision improbable. Puis l’énorme mammifère flottant s’arrête et les portes de l’écluse se referment. Le pont tournant reprend lentement sa place, les voitures impatientes accélèrent de rage dès que la barrière se lève, furieuses d’avoir goûté contre leur gré, à des plaisirs d’un autre âge. 

Et moi je traverse le pont. Je suis quelque part en province. Dans une petite ville du Nord ou bien du Sud. Peut-être au siècle d’avant le siècle passé, ou avant-guerre. L’éclusier parle au capitaine de la péniche. L’eau verdâtre tremblote au pied des lourdes portes fermées. Moments d’éternité recommencés. Et puis, là, en contrebas du pont, le Radeau de la Méduse, réinterprété par Jérôme Mesnager, l’homme qui peint des hommes blancs. Tableau urbain et poétique que je ne manque jamais d’admirer. Empli d’émotions et d’une énergie aussi folle que désespérée. 

Quelques précieux instants, juste avant d’attaquer les heures de bourreau.

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