Jusque-là, tout va bien. Je travaille patiemment pour acquérir mes 160 trimestres de cotisation retraite, j’ai encore des tickets resto en stock et je pose mes RTT bien en évidence sur mon bureau aussi souvent que je peux. Bref, je fais carrière dans la pub.
Bien sûr, parfois, il faut être endurant et donner des bons coups de collier quand il faut. On endosse alors la panoplie du bon petit soldat vaillant qui ne dit mot et qui consent. Parce qu’il faut toujours se montrer endurant à la tâche, sinon ça fait tache. Et quand tu fais tache dans l’open space immaculément blanc de l’agence de pub, même si je suis pas sûr que l’adverbe existe, hébin faut faire gaffe qu’on t’efface pas aussi.
Justement, en parlant d’effacer, une très grosse source de revenus de l’agence vient de s’effacer définitivement (un jour, je t’en causerai du 2ème budget publicitaire de France et de N’avare). Une telle évaporation forcément, ça plombe les comptes et ça refroidit les bénefs. Et quand la turne perd de la thune, elle réagit. Bah oui, pisqu’on perd un paquet de grosses coupures, mon agence adorée a décidé de faire une petite coupure dans le paquet des effectifs.
Alors la bosse (mon boss est une femme) a convoqué toute la troupe à la cafète pour qu’on vienne tous boire ses paroles. On a été servis.
Y a d’abord eu les mots à la con : contexte (difficile), conjoncture (mauvaise), confiance (en crise), contrat (perdu), concurrence (touchée aussi).
Ont suivi les mots à la mords-moi l’ne : ne faiblissons pas, ne nous laissons pas aller, ne soyons pas envahis pas la peur, ne nous dispersons pas.
Et pour finir, les mots pour de faux : faut qu’on fasse des choix, faut qu’on continue d’avancer, faut qu’on y croit, faut qu’on licencie.
Licencie : le gros mot est lâché. A peine sur le sol, le voilà qui rebondit aussitôt, montrant ses crocs menaçants en grognant. Licencie court ventre à terre, bouscule les employés et leurs repères, attrape leurs certitudes, arrache leurs dernières croyances. Puis le gros mot s’arrête. Les sourcils froncés, Licencie fixe droit dans les yeux les employés en riant à gorge déployé. Ceux-ci, inquiets, se font tout petits, espérant que son regard inquisiteur ne se posera pas sur eux, signe certain qu’ils feront partie des malheureux élus.
Une fois le gros mot évanoui, la cafète devient toute silencieuse. Pas un bruissement de vêtement ni de murmure réprobateur. Le vide acoustique. La bosse sourit maladroitement en une grimace figée. Et puis, l’assemblée apprend par elle que les malheureux élus ont déjà été désignés et prévenus. Ils sont neuf, et pourtant ils ont déjà bien servi la boîte. De discrets soupirs de soulagement envahissent alors doucement la salle de restauration. Et moi, je reprends espoir pour arriver à finir mes 160 trimestres de cotisation retraite. Et dire que j’en suis même pas encore arrivé à la moitié.